Suite aux échanges sur le drame de Lyon – Pour une éthique de responsabilité

Je fais suite aux vifs échanges ayant eu lieu sur nos espaces au sujet de la mort de Quentin Duranque à Lyon. J’étendrai sans doute mon propos sur un article dédié de blog, ou quelque chose du genre. En attendant, je vous livre le fruit de ma réflexion. J’espère que, notamment les parties prenantes de ces échanges, nous saurons ici en discuter de manière plus réfléchie. Parce que oui, il y’a matière à discuter puisqu’il s’agit de différence morales, qui sont, par essence, personnelles.

Le point de départ de cette réflexion est le fait divers tragique survenu à Lyon : la mort d’un militant supposé néonazi – au moins – lors d’une rixe. Qu’il s’agisse d’un militant d’extrême droite ne change rien à la réalité physiologique de la mort, ni au drame humain qu’elle représente pour ses proches. Face à un tel événement, le réflexe humaniste est immédiat : « La violence est condamnable, quelle qu’en soit la source. »

C’était ma position initiale. C’est la position du pacifisme de principe. Mais à l’épreuve du réel, des différends qui ont eu lieu sur notre espace d’échange, aussi vifs qu’ils aient pu être, je me suis mis à creuser. Et à la lumière de la philosophie politique, cette symétrie m’apparaît désormais comme une impasse.

1. De l’éthique de conviction à l’éthique de responsabilité

Mon pacifisme initial relevait de ce que le sociologue Max Weber appelait l’éthique de conviction. C’est l’attitude de celui qui agit selon ses principes (ici : « ne jamais être violent »), sans se soucier des conséquences concrètes de cette inaction. C’est une position pure, confortable pour la conscience : « J’ai les mains propres. » Et cela permet aussi de pointer du doigts de la même façon, sans hiérarchie, sans distinction de fond, les coupables de violences. C’est ce mécanisme qui mène tout droit à la fameuse « théorie du fer à cheval ».

Mais Weber oppose à cela l’éthique de responsabilité. Celle-ci nous oblige à répondre des conséquences prévisibles de nos actes (ou de nos non-actes). Or, quelle est la conséquence du pacifisme absolu face à des groupes néofascistes violents ? C’est laisser le champ libre à l’agresseur. Refuser la violence défensive au nom de la pureté morale revient, dans les faits, à abandonner les victimes à leur sort. J’ai réalisé que ce pacifisme intransigeant est souvent un privilège : celui de ceux qui ne sont pas directement menacés par ces mêmes groupes. De ceux qui ne sont pas déjà victimes de ces violences. Et j’en fais partie, assez clairement.

2. Le piège de l’équivalence et le paradoxe de la tolérance

C’est ici qu’intervient une rhétorique souvent entendue, que j’ai moi-même assez souvent employée, et que je souhaite dénoncer plus fermement aujourd’hui : celle qui consiste non seulement à renvoyer dos à dos les actions violentes de l’extrême gauche et celles de l’extrême droite, mais également à ironiser sur le positionnement des militants antifascistes en les accusant de fausse moraline.

Cette ironie sur le « Camp du Bien » et le « Camp du Mal » est intellectuellement paresseuse. Elle tente de ridiculiser la distinction morale pour mieux justifier l’inaction. Or, cette distinction est vitale. Comme l’a théorisé Karl Popper avec le paradoxe de la tolérance : si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre l’assaut des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux.

Renvoyer dos à dos la violence fasciste (qui vise à détruire la tolérance et les droits) et la violence antifasciste (qui vise à préserver cet espace), c’est tomber dans ce piège. Popper est clair : nous devons nous réserver le droit, au nom de la tolérance, de ne pas tolérer l’intolérant.

3. La faillite du monopole étatique et de la foi envers les institutions démocratiques

On m’opposera la définition classique de l’État par Weber : celui qui détient le « monopole de la violence physique légitime ». L’argument étant : « Laissons faire la police ». Mais au Parti Pirate, nous savons que cette légitimité institutionnelle n’est pas infaillible. Nous savons que ces organes échouent, de plus en plus souvent, ou arrivent trop tard. Plus inquiétant, ces structures centralisées sont fragiles. L’Histoire nous montre que lorsque l’État vacille ou se complaît dans l’autoritarisme, le monopole de la violence devient un outil d’oppression et non plus de protection. S’en remettre aveuglément à des institutions défaillantes pour contrer le fascisme est un pari que les populations vulnérables ne peuvent pas se permettre de prendre.

Les écrits d’Orwell, qui me semblaient si lointains lorsque je les ai étudiés au lycée, résonnent aujourd’hui comme des avertissements brûlants. 1984, bien sûr, mais plus encore La Ferme des animaux, nous rappellent à quelle vitesse les institutions et le collectif peuvent se déliter et changer de visage.

4. Le dilemme de Niemöller

Cette réflexion m’a conduit à réinterroger mon positionnement à travers le prisme du célèbre poème du pasteur Martin Niemöller (« Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit… »). Ce texte est l’illustration parfaite de l’échec de l’éthique de conviction. Le narrateur n’a rien fait de « mal », il n’a agressé personne. Il est resté pacifiste et neutre. Et pourtant, son inaction a pavé la route à l’horreur.

Si demain, je suis témoin d’une agression, la question n’est plus « la violence est-elle mal ? », mais « ma passivité est-elle complice ? ». Se placer en protection, faire écran, quitte à monter à la confrontation, relève d’une hiérarchisation nécessaire.

Et dans ce cadre, continuer, comme je le faisais, de placer les violences de groupes d’EG au même niveau que les violences de groupes d’ED, alors même que la première n’existe qu’en réaction à la seconde, m’est non seulement difficile, mais de plus en plus intolérable.

Conclusion : Hiérarchiser la justification

Je suis passé de pacifiste convaincu (et je le reste, sous réserve que nous soyons en paix) à une position de responsabilité. Je ne hiérarchise pas la violence dans sa matérialité — la souffrance est toujours un échec. En revanche, je hiérarchise désormais sa justification.

Il y a une différence de nature, validée par des dizaines d’auteurs et penseurs, et plus encore par l’Histoire, entre la violence offensive qui vise à opprimer et la violence défensive qui vise à survivre. Refuser de voir cette distinction sous couvert de « hauteur de vue » ou d’ironie, c’est finalement accepter que la loi du plus fort s’impose. Et cela, éthiquement, je ne peux plus m’y résoudre.

Je sais que nous restons sur le fond d’accord : la mort de ce jeune militant est un fait divers regrettable. Mais elle n’est rien de plus que ceci. L’extrême droite s’en donne déjà à cœur joie pour défiler, menacer, voire pour certains groupes mener des ratonnades. La même extrême droite, mais drapée d’une respectabilité de façade, s’en donne également à cœur joie sur la plupart des chaînes dites d’information en continu ainsi que dans les titres de presse des ramifications des groupes d’information concernés. Quant aux autres médias, ils se complaisent malheureusement dans la course à l’audience et dans la posture de l’éthique de conviction que je décrivais plus haut. Essayons de prendre le recul nécessaire à cet égard, ce recul que tant semblent avoir abandonné dans la bataille.

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Merci c’est intéressant. J’ai l’impression qu’il y a un angle mort dans ton argumentaire, sur le fait que tabasser Quentin D. à plusieurs contre 1, alors qu’il gisait à terre sans défense, et que rien ne justifiait donc de s’acharner sur lui, peut difficilement être considéré comme une action utile contre le fascisme, tout au contraire même :

  • cela en a fait un martyr
  • ce qui a permis aux fascistes de se poser en victimes
  • et d’en tirer un défilé « promotionnel » de leurs idées, dénonçant la violence des antifa

On a vu plus pertinent et efficace en matière de lutte contre le fascisme (euphémisme).

Au vu de la déclaration du procureur (qui, sauf erreur, vient de l’autopsie de la victime), la mort a bien été provoquée, fût-ce à retardement, par les coups portés à la tête.

Je pense donc que l’éthique de responsabilité ne s’applique pas ici : elle n’était clairement pas la motivation des tabasseurs. Ils plaideront peut-être l’absence d’intention de donner la mort, et la justice en jugera, mais ce n’est pas ce que j’entends dans les défenses politiques de leur acte, qui s’attachent plutôt au passé politique de Quentin D. et à la montée du fascisme et des raids fascistes à Lyon.

Edit :

Je rappelle qu’il n’existe pas de loi permettant de s’acharner à mort sur une personne sans défense, qui ne cherche d’ailleurs même plus à se défendre (perte totale ou partielle de conscience), sous prétexte qu’elle fait partie d’un groupe “ennemi” ou “qui cherchait le conflit”. Ces arguments sont ceux de bandes de rue, “code de l’honneur” des mafieux, etc et ne peuvent être mis en avant si on prétend s’inscrire dans une démarche républicaine et non factieuse.

L’éthique de responsabilité n’est pas à appliquer, selon moi, en fonction de telle ou telle situation. Tintin a assez bien expliqué en quoi cela s’agissait et c’est quelque chose à appliquer de manière générale.

Je pense qu’au vu des éléments dont on dispose actuellement, tu présentes une version tronquée des faits qui oublie les points suivants :

Présenter l’altercation comme un pauvre militant nationaliste pris dans un piège de l’extrême-gauche pour l’abattre, c’est reprendre le discours de l’extrême droite supporté par Emmanuel Macron et LR.

Je te propose ces sources pour étayer mes propos : Mort de Quentin Deranque : au-delà de LFI, le RN cherche à diaboliser toute la gauche | Mediapart

N’oublions pas d’ailleurs que l’enquête est toujours en cours. Basons-nous sur les preuves que nous avons si nous souhaitons nous exprimer, et abstenons-nous sinon. Ne nous abaissons pas au niveau du gouvernement : Mort de Quentin Deranque : à l’Assemblée, LFI jugée coupable sans autre forme de procès | Mediapart . “Les pirates ont l’esprit critique” est dans notre code de valeurs.

Enfin, il faut rappeler que la violence contre les personnes est d’extrême droite. Ce n’est pas un souhait ou un avis de ma part, mais des faits étudiés : 90% des violences politiques à l’encontre des personnes sont le fait de l’extrême droite. Tu peux retrouver ma source ici : État des lieux des violences politiques de la France contemporaine - Revue Politique et Parlementaire

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Merci pour ces précisions, ton objection est solide et mérite une réponse honnête. Tu pointes le décalage entre le principe de la « légitime défense politique » que je défends et la sordide réalité d’un passage à tabac tel que décrit par le parquet.

Je ne vais pas nier les faits rapportés par l’autopsie ou le procureur : s’il y a eu acharnement sur un homme à terre, c’est un acte de violence qui dépasse la simple neutralisation. La justice devra trancher sur les responsabilités individuelles et la qualification pénale (coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner, ou autre).

Cependant, je maintiens qu’il y a un angle mort dans ton analyse sur deux points cruciaux : le piège du « Martyr » et la nature de la responsabilité.

1. Le piège de l’argument du « Martyr »
Tu dis que cette action est contre-productive car elle offre une victoire médiatique à l’extrême droite. C’est un argument que j’entends, mais qui est politiquement paralysant. L’extrême droite possède une machine de propagande capable de transformer n’importe quel événement en carburant pour sa victimisation.

  • Si les antifascistes ne font rien : les groupes néonazis occupent la rue, agressent (souvent dans le silence médiatique) et se sentent tout-puissants. Ils gagnent par la terreur.

  • Si les antifascistes s’interposent et qu’il y a de la casse (même légère) : l’extrême droite crie au loup et se pose en victime du système. Ils gagnent par la communication.

Si l’on suit ta logique d’efficacité, la seule option « rentable » serait de ne jamais s’opposer physiquement pour ne pas leur donner d’images. Or, l’histoire nous montre que le fascisme ne recule pas par la seule force du débat d’idées ou par peur de la mauvaise presse. Il recule quand le coût de l’occupation de l’espace public devient trop élevé pour lui. Accepter le risque de la confrontation, c’est accepter le risque (terrible) du dérapage et de la récupération médiatique adverse. Le refuser au nom de l’image, c’est leur laisser le champ libre.

2. L’intention vs la Conséquence

Tu dis que l’éthique de responsabilité ne s’applique pas car

Je pense donc que l’éthique de responsabilité ne s’applique pas ici : elle n’était clairement pas la motivation des tabasseurs

Je pense qu’il faut distinguer le mobile de l’acte et son résultat. Je ne crois pas un instant que le but de ce groupe était de tuer (ce qui serait un assassinat). Leur but était la confrontation physique pour interdire l’espace à un groupe adverse identifié comme une menace. C’est là que réside la tragédie : dans une logique de confrontation de rue (une rixe groupe contre groupe), la violence est volatile. Un coup de trop, une chute, et le drame arrive. Condamner l’acharnement sur un homme à terre est nécessaire moralement. Mais utiliser ce dérapage tragique pour invalider la nécessité générale de la résistance physique aux agressions de groupes fascistes ou assimilé est un raccourci.

Conclusion

On peut, et on doit, déplorer qu’une lutte politique finisse en drame sanglant. On peut critiquer la disproportion d’un moment précis de la bagarre (le « 4 contre 1 »). C’est le propre des conflits : ils sont sales, ils sont dangereux, et parfois ils dérapent. Mon propos n’est pas d’exonérer ceux qui ont porté les coups fatals de leur responsabilité pénale, mais de rappeler pourquoi, en amont, il y a des gens qui prennent le risque d’aller à la confrontation. Ils n’y vont pas pour créer des martyrs, ils y vont parce qu’ils considèrent que la menace d’en face ne leur laisse pas le choix.

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Alors oui, et justement…
Le mobile, si on suit l’éthique de responsabilité : se dresser contre le fascisme
Le résultat : un défilé fasciste dans Lyon, une mise en lumière et en cause de la violence antifa, du soutien à cette violence, dans le débat national

Au vu des réactions à gauche (que je partage) analysant la situation, je n’ai vraiment pas l’impression que cette dernière soit en train de fêter une grande (ni même une petite) victoire contre le fascisme. Tout au contraire.

Au total, je pense qu’on doit pouvoir dire qu’il s’agit d’un « but contre son camp ».

Mots très juste tintin. J’ajoute que si ces violences hors de toute proportion et la mort de Q. Deranque sont absolument condamnable et dramatique, c’est parce que des groupes « antifa » acceptent de se « salir les mains » et de prendre les risques (pour leur santé, judiciaire, etc) que nous pouvons avoir des Pride, des manifestations antiracistes, des manifestations des sans papiers etc. La jeune garde et les autres groupes qui acceptent la violence sont ceux qui nous protègent de la violence d’en face, parce que non seulement la police ne nous protège pas pendant les cortèges, mais elle nous protège encore moins en dehors (exemple: un des militants qui a été identifié par les amis de quentin à du fuire la ville en VTC parce que la police lui refusait une protection et qu’il était menacé de mort).
Nous n’avons pas d’autre possibilité pour notre protection et nos droits que de nous organiser en groupe d’autodéfense pour la sécurité de tous et toutes.
Cependant, ne soyons pas naïfs, nombre des jeunes qui s’engagent dans ces organisations (d’un côté comme de l’autre) ne sont pas là pour défendre leurs camarades mais par soif de violence. Nous devons les repérer et les exclure, car c’est en partie cela qui cause des drames. La lutte antifasciste sur le terrain de la violence n’en reste malheureusement pas moins une nécessité parfois vitale, mais le moindre dérapage dans ces contextes amène des conséquences dramatiques. Faisons au mieux pour réduire ces « victimes colatérales », sans condamner ces organisations qui se mettent en danger pour nous et nos camarades.

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Effectivement, quand je parlais de distinction, je faisais référence au résultat immédiat de l’action physique (la rixe qui tourne mal) versus l’intention de départ.

Mais sur ton analyse du « résultat politique » (le défilé, la mauvaise image), je pense qu’il faut être prudent. Ce n’est pas tant la responsabilité des antifas que celle du prisme médiatique et de l’atmosphère de complaisance actuelle. Depuis quand suit-on ces manifestations néonazies avec autant d’intérêt et si peu de condamnation ferme ? À quel moment a-t-on décidé collectivement qu’il était normal de jeter toute la mouvance antifasciste avec l’eau du bain d’un fait divers tragique ? Si l’on commence à juger la légitimité de mouvements de résistance au fascisme à l’aune de son traitement par CNews ou BFMTV, alors on ne fera plus jamais rien, car la machine médiatique est déjà calée pour les servir.

Enfin, tu parles de « but contre son camp ». Je ne suis pas d’accord. La communication visible est peut-être désastreuse, mais l’effet de fond est plus complexe. La preuve : cet événement a le mérite de me faire reconsidérer, moi, mes positions pacifistes absolutistes. Et je ne suis probablement pas le seul. Ce n’est pas parce qu’on ne nous voit pas à la télé et qu’on ne nous entend pas dans le brouhaha médiatique que cette prise de conscience n’existe pas. Le réveil est peut-être silencieux, mais il est là.

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L’existence du défilé est un fait. Ce défilé est évidemment en premier ordre de la responsabilité de ses organisateurs, mais il n’aurait pas eu lieu sans le décès de Quentin D. C’est indépendant de tout prisme médiatique.

Je ne parlais pas que de la com, mais de l’effet « complet ».

L’événement avec ses conséquences, au delà d’une simple « erreur de com » ou d’un traitement médiatique biaisé, a-t-il été dans le bon sens, ou dans le mauvais ? Plutôt nettement l’impression du second, et plutôt l’impression que le sentiment général à gauche est le même. Include citation usée jusqu’à la corde « effets, causes ».

Sur la causalité du défilé, je ne suis pas d’accord avec ton analyse « mécanique ». Tu dis : « Il n’aurait pas eu lieu sans le décès ». Je réponds : Il n’aurait pas eu lieu si la Préfecture ne l’avait pas autorisé. La mort de Quentin a servi de prétexte au rassemblement, certes. Mais la tenue effective de ce défilé néonazi dans les rues de Lyon n’est pas une loi de la physique déclenchée par les antifas. C’est un choix institutionnel. L’État avait tous les motifs (trouble à l’ordre public, contexte tendu) pour l’interdire. Il ne l’a pas fait. Ne nous trompons pas de responsables : un défilé de l’ultra-droite à Lyon, c’est malheureusement presque la routine du week-end. Ce qui change ici, c’est l’éclairage, pas le fait.

Quant à ton impression sur le « sentiment général à gauche » et la citation de Bossuet sur les causes et les effets… Pardon, mais de quelle « gauche » parles-tu ? Celle qui tremble devant CNews ? Ce que j’observe, ce n’est pas un consensus sur une « erreur » des antifas. C’est surtout une énième démonstration d’acharnement médiatique visant à rendre l’extrême droite « républicano-compatible » (les pauvres victimes) pour mieux taper sur la gauche, extrême ou non.

Si on veut vraiment parler de « chérir les causes », allons à la racine : la cause première des violences, c’est la présence décomplexée de milices fascistes dans nos rues. Blamer la réaction (aussi tragique soit son issue) en oubliant l’action initiale (la menace fasciste), c’est ça, déplorer les effets dont on chérit les causes.

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Relativisons l’effet sur la population générale. 3200 manifestants alors que l’internationale fasciste s’est mobilisée (groupuscules néo nazis et fascistes allemands et italiens ont fait le déplacement), au vu de l’occupation médiatique de l’affaire c’est finalement assez peu. À titre de comparaison la manifestation du comité du 9 mai fait en gros 1000 manifestants tout les ans avec une couverture médiatique infiniment moins forte.
Je pense que cette affaire aura surtout contribué à la radicalisation des 2 camps, d’un côté une extrême gauche qui se sent attaquée et en même temps est très mise en avant et se sent parfois légitimée, et de l’autre les fascistes qui n’ont jamais été aussi fort avec autant d’impact médiatique, avec un martyr à défendre et un événement tragique qui arrive pile à temps pour renforcer leur stratégie de diabolisation de la gauche.
Peu de changement de camps, beaucoup de radicalisation et de polarisation en résumé je pense.
Ce n’est pas anodin dans le contexte politique actuel, on voit de plus en plus se dessiner l’affrontement frontal entre ED et EG. Comme le disait Mélenchon en 2017, « à la fin ce sera entre eux et nous ». La dynamisation du paysage politique par Macron et la dediabolisation totale de l’ED ces dernières années arrive à un point culminant et ce genre d’affaire ne sont que des accélérateurs, pas des modificateurs de fond.

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Globalement très en phase avec ton analyse sur la polarisation. Et ton rappel des chiffres est salutaire : 3200 manifestants malgré une mobilisation internationale et un tapage médiatique 24/7, ça relativise effectivement la « déferlante » décrite par certains médias.

C’est justement le cœur de mon propos initial : face à cet emballement, il était tout à fait possible — et souhaitable — de tenir une position de nuance. On aurait dû pouvoir condamner le drame humain sans pour autant valider le narratif de l’extrême droite. Mon regret, c’est de voir à quel point une partie de l’opinion (et même à gauche) s’est précipitée pour jeter l’ensemble de l’extrême gauche et de l’antifascisme avec l’eau du bain de ce fait divers.

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Ok donc si je résume :

  • plein de gens auraient pu empêcher la manif mais ne l’ont pas fait
  • si elle fait suite à un tabassage à mort par des antifa, c’est parfaitement secondaire
  • tout ça c’est surtout « les médias »

Je partage en partie cette analyse, mais elle oublie une part manifeste de responsabilité.

Ici j’objecte, car les mots ont un sens, oublier une action initiale, c’est n’est pas chérir la cause.

  1. Cet argument est faible : “Quentin faisait partie d’un groupe qui cherchait le conflit”.
    Même si c’était vrai, ça ne justifie rien. Chercher la confrontation n’autorise pas un passage à tabac, ni des coups à la tête, ni un acharnement sur une personne au sol. Sinon on remplace l’État de droit par une logique de bandes : “tu l’as cherché”.
  2. Cet argument est faible : “Ce n’était pas un guet-apens, mais une bagarre entre groupes ennemis”.
    Le vocabulaire ne change pas le seuil moral et légal. La question centrale reste la proportion et l’arrêt de la violence quand la menace cesse (quelqu’un à terre, neutralisé). Dire “bagarre” sert surtout à relativiser.
  3. Cet argument est faible : “Il s’est relevé et a refusé l’hôpital”.
    Après un traumatisme crânien, on peut être confus et incapable d’évaluer la gravité. Et surtout, ce n’est pas un élément à décharge : la responsabilité reste sur ceux qui frappent, pas sur la victime supposée avoir pris une “bonne décision” médicale.
  4. Cet argument est faible : “Présenter ça comme un piège, c’est reprendre le discours de l’ED (Macron/LR)”.
    Étiqueter un récit “narratif ED” n’est pas une réfutation. La récupération peut exister, mais elle ne dit rien sur les faits ni sur la responsabilité morale. Et si on invoque la prudence parce que l’enquête est en cours, alors on évite aussi de clore le débat par des conclusions politiques définitives.
  5. Cet argument est faible : “90 % des violences politiques contre les personnes viennent de l’ED”.
    Même si le chiffre est exact, c’est descriptif, pas normatif. Ça peut orienter la prévention, pas minimiser un homicide ou suggérer un “oui mais l’autre camp”. Sinon on tombe dans une logique de compétition macabre.

Alors si l’extrême gauche avait évité de botter en touche en mode « regardez c’était un nazi, il a manifesté en mai 2025, et il y a eu une rixe 15 mn avant », ça aurait franchement aidé. L’opinion a vraiment bon dos sur ce coup. On ne peut à la fois prétendre sincèrement regretter une situation à laquelle on a participé activement et dire qu’on n’en est pas vraiment responsable c’est-à-dire en gros, laisser entendre que si c’était à refaire, on ferait pareil, car on ne présente rien à changer. Philosophiquement, ça ne tient pas.

Je vais répondre globalement à @Roscoe et @PierreB car vos remarques touchent au cœur de ma réflexion.

D’abord une précision liminaire : je ne suis pas militant antifa. Je ne parle pas depuis l’intérieur d’un cortège, mais depuis ma position de Pirate qui s’interroge. Mon propos n’est absolument pas de justifier un meurtre — je me garderai bien de le faire, et la mort de cet homme reste un drame. Mon propos est d’exposer le shift, le basculement de vision qui s’est opéré chez moi quand je me suis posé cette seule question : « Et s’ils n’avaient rien fait, que se serait-il passé ? »

@Roscoe : Le Droit n’est pas la Morale Tu analyses ce fait divers sous le prisme du droit (l’acharnement, la proportionnalité, le code pénal). C’est une grille de lecture nécessaire, mais elle est incomplète pour nous, militants politiques. Le Droit n’est pas moral. Il n’est pas immoral non plus, il est amoral. Il est la codification des règles d’une société à un instant T. Il fige un état des rapports de force, mais il ne dit pas le Juste absolu. L’esclavage a été le Droit. La déportation a été le Droit. En tant que militants, notre rôle est justement de dépasser le seul cadre légal pour interroger la légitimité morale. Se réfugier derrière « C’est illégal de frapper » (ce qui est vrai) pour évacuer la question « Est-il moral de laisser des fascistes occuper la rue ? », c’est confondre la loi et la justice. Je ne dis pas que tuer est juste. Je dis que l’illégalité de l’action de quelques antifascistes au coeur d’un fait divers ne suffit pas à disqualifier moralement l’entiéreté du mouvement.

J’anticipe l’objection : « Oui mais dans ce cas, difficile de disqualifier le RN pour quelques brebis galeuses en leur sein ». Ce serait presque vrai, si l’on considérait que 1. leurs valeurs morales étaient au niveau attendu en République et 2. que le nombre de brebis galeuses ne commençait pas à faire état d’une certaine tendance de fond (systémique). La différence est là : la violence antifa est un dérapage par rapport à l’idéal ; la violence d’extrême droite est l’aboutissement du projet.

@PierreB : Sur le paradoxe de l’action Tu pointes le paradoxe : comment regretter le mort tout en validant la logique d’affrontement ? C’est là que mon « shift » intervient. Si les antifas n’avaient rien fait : pas de rixe, pas de mort. Certes. Mais aussi : pas de résistance, pas de limite, et un sentiment d’impunité totale pour des groupes dont le projet politique est l’élimination de l’autre. Je préfère vivre dans un monde où la résistance au fascisme existe, quitte à ce qu’elle commette des erreurs tragiques et condamnables (comme cet acharnement au sol), plutôt que dans un monde où le fascisme avance sans obstacle par peur de salir notre pureté légale.

Ce n’est pas une position confortable. C’est même une position terrible. Et pout être parfaitement honnête, elle m’obsède un peu depuis que j’ai réussi à la travailler, à la coucher sur l’écran avec des mots et que j’ai pu l’articuler. C’est un changement complet de mon paradigme sur le sujet des violences politiques et de la justification de la violence.
Mais c’est celle qui consiste à dire : je condamne l’excès (la mort), mais je valide la nécessité (la confrontation). Et j’ai fait le choix inconfortable de vivre avec cette vision plutôt qu’une autre.

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C’est bien entendu, et ça allait sans dire, mais dans la mesure où tu cites les effets médiatiques, contexte réponses antifa/extrême gauche etc, il est normal de répondre en les incluant, même si tu ne les reprends pas à ton compte.

Sauf que là, c’est binariser et/ou présenter un faux dilemme

Il y a toute une gamme de réactions possibles (plus ou moins légales, plus ou moins « morales », etc) entre « ne rien faire » et « tabasser à mort un type qui gît à terre sans défense ».

C’est là une partie essentielle du sujet pour moi.

… et je vois à la relecture que tu avais répondu à l’objection juste après en mode « tant pis » :

Il y a un peu trop de gens qui confondent tout ça, et cela participe d’une vrille vers la violence gratuite. Je ne suis pourtant pas anti-violence par principe ni volonté de pureté ou pacifisme théorique, et je considère toujours parfaitement légitime de se défendre contre une agression, mais je me sens bien dépassé par des ultras de tous côtés (y compris les camps se revendiquant habituellement de la non-violence) ; les voix qui appellent à autre chose qu’à en découdre avec l’ennemi me semblent bien rares et inaudibles. Je préfère pourtant (et, en partie, donc) faire partie de celles-ci.

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C’est vrai, et je te rejoins totalement sur ce sentiment de lassitude, voire de vertige, face à la brutalisation des échanges.

Comme toi, je reste fondamentalement persuadé qu’une autre réponse devrait être possible. Je n’appelle ni à la violence gratuite, ni à la guerre civile, ni à « en découdre » pour le plaisir. Idéalement, la réponse aux groupuscules d’extrême droite qui agressent devrait être institutionnelle, légale et apaisée.

Mais c’est précisément là que se situait mon angle mort. Ce désir de « solutions alternatives » m’a longtemps empêché de voir une réalité crue : le temps de la construction d’une solution pacifique n’est pas le temps de l’agression. Il y a un moment où l’urgence de la menace physique fait que l’existence de ces groupes antifas — et les confrontations qui en découlent — devient non seulement justifiable, mais nécessaire.

Pour celui qui est pris pour cible dans la ruelle ou devant le bar, la « solution alternative » (éducation, justice, débat) arrivera trop tard. Pour lui, à cet instant T, la seule chose qui compte, c’est qu’il y ait quelqu’un en face pour stopper l’agresseur. C’est ça, mon changement de perspective : accepter que la violence défensive est l’outil tragique de l’immédiateté, quand toutes les autres solutions (que nous préférons tous les deux) ont échoué ou sont absentes.

Mais ça oblige aussi – ça m’oblige – à se considérer au moins en partie moralement responsable de la situation actuelle. Et c’est pas confort.

EDIT parce que j’ai aps répondu aux premières “objections”

Je comprends que ma formulation ait pu laisser penser à un « tant pis » cynique, mais c’est mal me lire. Ce n’est pas de la légèreté, c’est un constat de gravité.

Tu dis : « Il y a toute une gamme de réactions possibles entre ne rien faire et tabasser à mort ». Tu as raison. Sur le papier, on peut imaginer une résistance graduée, proportionnée, propre. Pratiquement, et je le dis avec d’autant plus d’humilité que je ne suis pas un militant de terrain, cette « gamme » est une illusion une fois que le coup de poing est parti.

Pour être tout à fait transparent : la violence physique m’effraie, je la redoute, et je suis incapable de l’exercer moi-même. Mais mon « shift » moral est précisément là : ce n’est pas parce que je n’ai pas le courage (ou la volonté) de me battre physiquement que je dois condamner ceux qui le font. Au contraire, j’ai réalisé que ma sécurité, et plus encore celle de mes amis ciblés par l’extrême droite, repose peut-être sur le fait que d’autres, eux, acceptent de se salir les mains et de prendre ce risque du chaos à ma place.

Le dilemme n’est pas binaire par plaisir. Il est binaire par nature : Soit on accepte que la résistance physique est nécessaire (avec son lot inévitable de dérapages, de peur et de tragédies comme celle-ci), soit on l’interdit et on laisse le terrain libre (avec son lot d’agressions et meurtres abjects comme on a pu le constaté ces dernières années). J’ai choisi, avec inconfort et sans pratiquer moi-même, de ne plus condamner l’existence du bouclier sous prétexte qu’il a frappé trop fort.

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100% le droit n’est pas moral, on rappelle que l’homosexualité est illégale dans de trop nombreux pays.

Quand je pointe la faiblesse des arguments de @Gromn, ce n’est pas gratuit.

Ces arguments peuvent être repris tel qu’elle quand le FN frappera à mort qqn. (Et ça arrivera). Du coup, je pense qu’il est sain de ne pas sortir des arguments si facilement transposables… littéralement ça dessert le propos .

PS : à priori j’aurais été ban discord, mais je n’est eu aucune notification. Ça aurait été poli de le signaler!

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Merci de proposer cette réflexion dans laquelle je me retrouve. Perso, j’aimerais la considérer comme la position du PP.

Sur ce sujet annexe, mais important : je trouve que c’est une bonne chose que cette marche aie été autorisée, en premier lieu par principe de liberté d’expression, et dans ce cas de manifestation. L’interdire, ça aurait encore apporté de l’eau à leur moulin sur leur prétendue victimisation.

Ensuite, malgré les efforts de normalisation tous azimuts, les références au fascisme sont revenues rapidememnt. Cela peut réveiller des pans de mémoire collective et aider la reprise de conscience sur les valeurs qui animent ces groupes et les partis d’ED en général.

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ils ne seront repris tels quels pour justifier des attaques, pas des ripostes. Mais j’entends la remarque. Avec le système médiatique c’est très vrai. Ici entre pirate, ça l’est un peu moins mais l’objection s’entends.

sur ça c’est un couac de coordination plus qu’autre chose, le CVI rectifie :slight_smile: