Je fais suite aux vifs échanges ayant eu lieu sur nos espaces au sujet de la mort de Quentin Duranque à Lyon. J’étendrai sans doute mon propos sur un article dédié de blog, ou quelque chose du genre. En attendant, je vous livre le fruit de ma réflexion. J’espère que, notamment les parties prenantes de ces échanges, nous saurons ici en discuter de manière plus réfléchie. Parce que oui, il y’a matière à discuter puisqu’il s’agit de différence morales, qui sont, par essence, personnelles.
Le point de départ de cette réflexion est le fait divers tragique survenu à Lyon : la mort d’un militant supposé néonazi – au moins – lors d’une rixe. Qu’il s’agisse d’un militant d’extrême droite ne change rien à la réalité physiologique de la mort, ni au drame humain qu’elle représente pour ses proches. Face à un tel événement, le réflexe humaniste est immédiat : « La violence est condamnable, quelle qu’en soit la source. »
C’était ma position initiale. C’est la position du pacifisme de principe. Mais à l’épreuve du réel, des différends qui ont eu lieu sur notre espace d’échange, aussi vifs qu’ils aient pu être, je me suis mis à creuser. Et à la lumière de la philosophie politique, cette symétrie m’apparaît désormais comme une impasse.
1. De l’éthique de conviction à l’éthique de responsabilité
Mon pacifisme initial relevait de ce que le sociologue Max Weber appelait l’éthique de conviction. C’est l’attitude de celui qui agit selon ses principes (ici : « ne jamais être violent »), sans se soucier des conséquences concrètes de cette inaction. C’est une position pure, confortable pour la conscience : « J’ai les mains propres. » Et cela permet aussi de pointer du doigts de la même façon, sans hiérarchie, sans distinction de fond, les coupables de violences. C’est ce mécanisme qui mène tout droit à la fameuse « théorie du fer à cheval ».
Mais Weber oppose à cela l’éthique de responsabilité. Celle-ci nous oblige à répondre des conséquences prévisibles de nos actes (ou de nos non-actes). Or, quelle est la conséquence du pacifisme absolu face à des groupes néofascistes violents ? C’est laisser le champ libre à l’agresseur. Refuser la violence défensive au nom de la pureté morale revient, dans les faits, à abandonner les victimes à leur sort. J’ai réalisé que ce pacifisme intransigeant est souvent un privilège : celui de ceux qui ne sont pas directement menacés par ces mêmes groupes. De ceux qui ne sont pas déjà victimes de ces violences. Et j’en fais partie, assez clairement.
2. Le piège de l’équivalence et le paradoxe de la tolérance
C’est ici qu’intervient une rhétorique souvent entendue, que j’ai moi-même assez souvent employée, et que je souhaite dénoncer plus fermement aujourd’hui : celle qui consiste non seulement à renvoyer dos à dos les actions violentes de l’extrême gauche et celles de l’extrême droite, mais également à ironiser sur le positionnement des militants antifascistes en les accusant de fausse moraline.
Cette ironie sur le « Camp du Bien » et le « Camp du Mal » est intellectuellement paresseuse. Elle tente de ridiculiser la distinction morale pour mieux justifier l’inaction. Or, cette distinction est vitale. Comme l’a théorisé Karl Popper avec le paradoxe de la tolérance : si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre l’assaut des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux.
Renvoyer dos à dos la violence fasciste (qui vise à détruire la tolérance et les droits) et la violence antifasciste (qui vise à préserver cet espace), c’est tomber dans ce piège. Popper est clair : nous devons nous réserver le droit, au nom de la tolérance, de ne pas tolérer l’intolérant.
3. La faillite du monopole étatique et de la foi envers les institutions démocratiques
On m’opposera la définition classique de l’État par Weber : celui qui détient le « monopole de la violence physique légitime ». L’argument étant : « Laissons faire la police ». Mais au Parti Pirate, nous savons que cette légitimité institutionnelle n’est pas infaillible. Nous savons que ces organes échouent, de plus en plus souvent, ou arrivent trop tard. Plus inquiétant, ces structures centralisées sont fragiles. L’Histoire nous montre que lorsque l’État vacille ou se complaît dans l’autoritarisme, le monopole de la violence devient un outil d’oppression et non plus de protection. S’en remettre aveuglément à des institutions défaillantes pour contrer le fascisme est un pari que les populations vulnérables ne peuvent pas se permettre de prendre.
Les écrits d’Orwell, qui me semblaient si lointains lorsque je les ai étudiés au lycée, résonnent aujourd’hui comme des avertissements brûlants. 1984, bien sûr, mais plus encore La Ferme des animaux, nous rappellent à quelle vitesse les institutions et le collectif peuvent se déliter et changer de visage.
4. Le dilemme de Niemöller
Cette réflexion m’a conduit à réinterroger mon positionnement à travers le prisme du célèbre poème du pasteur Martin Niemöller (« Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit… »). Ce texte est l’illustration parfaite de l’échec de l’éthique de conviction. Le narrateur n’a rien fait de « mal », il n’a agressé personne. Il est resté pacifiste et neutre. Et pourtant, son inaction a pavé la route à l’horreur.
Si demain, je suis témoin d’une agression, la question n’est plus « la violence est-elle mal ? », mais « ma passivité est-elle complice ? ». Se placer en protection, faire écran, quitte à monter à la confrontation, relève d’une hiérarchisation nécessaire.
Et dans ce cadre, continuer, comme je le faisais, de placer les violences de groupes d’EG au même niveau que les violences de groupes d’ED, alors même que la première n’existe qu’en réaction à la seconde, m’est non seulement difficile, mais de plus en plus intolérable.
Conclusion : Hiérarchiser la justification
Je suis passé de pacifiste convaincu (et je le reste, sous réserve que nous soyons en paix) à une position de responsabilité. Je ne hiérarchise pas la violence dans sa matérialité — la souffrance est toujours un échec. En revanche, je hiérarchise désormais sa justification.
Il y a une différence de nature, validée par des dizaines d’auteurs et penseurs, et plus encore par l’Histoire, entre la violence offensive qui vise à opprimer et la violence défensive qui vise à survivre. Refuser de voir cette distinction sous couvert de « hauteur de vue » ou d’ironie, c’est finalement accepter que la loi du plus fort s’impose. Et cela, éthiquement, je ne peux plus m’y résoudre.
Je sais que nous restons sur le fond d’accord : la mort de ce jeune militant est un fait divers regrettable. Mais elle n’est rien de plus que ceci. L’extrême droite s’en donne déjà à cœur joie pour défiler, menacer, voire pour certains groupes mener des ratonnades. La même extrême droite, mais drapée d’une respectabilité de façade, s’en donne également à cœur joie sur la plupart des chaînes dites d’information en continu ainsi que dans les titres de presse des ramifications des groupes d’information concernés. Quant aux autres médias, ils se complaisent malheureusement dans la course à l’audience et dans la posture de l’éthique de conviction que je décrivais plus haut. Essayons de prendre le recul nécessaire à cet égard, ce recul que tant semblent avoir abandonné dans la bataille.