Re ! Cette publication fait suite à celle que j’ai rédigé il y a maintenant bientôt 2 ans, dans laquelle je détaillais mon avis sur la politique linguistique intérieure de la France dans le but d’ouvrir une discussion pour pouvoir, à terme, rédiger un point de programme. Ici je vais maintenant partager mon point de vue sur la politique linguistique extérieure de la France. Une nouvelle fois, je rappelle que je ne suis en rien un expert du sujet et je vous encourage à me donner tort.
Je vais passer rapidement sur ce qu’on appelle « le rayonnement de la langue française hors de France » car je pense que le PP n’a rien à y proposer. Le français est une des langues les plus parlées au monde, avec un locutorat de centaines de millions de personnes (les chiffres exacts varient selon la méthode de calcul utilisée), une reconnaissance officielle parmi les plus importantes (31 États et plusieurs organisations internationales, dont l’ONU) etc. La langue française se porte très bien, en France comme ailleurs. Aussi je pense que nous pouvons nous en tenir à ce qui existe déjà.
Le français n’est pas la seule langue de France (cf ma précédente publication), et ces autres langues ne font pas l’objet d’une politique de « rayonnement », mais je ne crois pas que celle-ci serait nécessaire. D’abord parce que la très grande majorité de ces langues ne sont endémiques que de la France, ensuite parce que celles qui ne le sont pas bénéficient souvent d’un meilleur statut à l’étranger qu’en France (le catalan et le basque sont des langues institutionnelles en Espagne, le yiddish et le rromani bénéficient d’un statut dans certains pays de l’est de l’Europe etc.). La poignée de langues parlées en France qui ne bénéficient d’aucun statut à l’étranger n’en ont pas non plus en France et c’est pourquoi il serait absurde de commencer à s’intéresser à elle à travers une politique tournée vers l’extérieure. Je note toutefois que la « politique de rayonnement » peut nuire aux langues minoritaires, comme les pressions diplomatiques subies par les pays du Maghreb pour y maintenir un important locutorat francophone, qui se font au détriment des langues berbères et qui provoquent, par réaction, des mouvements dits arabisants qui cherchent à augmenter la présence de la langue arabe dans la région, encore une fois au détriment des langues berbères.
Beaucoup plus intéressant selon moi, il y a la politique linguistique au sein de l’UE. L’UE possède 24 langues officielles, dont le français, rendant possible un important multilinguisme dans ses institutions puisque tout·e citoyen·ne peut s’exprimer dans l’une de ces 24 langues et exiger que l’on s’adresse à ellui dans cette même langue. En outre l’UE promeut ce multilinguisme en finançant d’assez importants programmes éducatifs et culturels dans ce sens : Dans l’UE en 2023, 3 personnes sur 5 étaient bilingues, et même 4 sur 5 parmi les 15-24 ans, et l’écrasante majorité a une vision très positive du multilinguisme (source : Eurobaromètre). Cependant… dans les faits c’est l’anglais qui domine, alors que ce n’est la langue que de 2 % des citoyen·nes UE. La majorité des documents officiels ne sont disponibles qu’en anglais, et les sites officiels sont rédigés en anglais avec souvent seulement une traduction automatique pour les autres langues. L’anglais est de facto la langue de travail de toutes les institutions UE, à l’exception du parlement qui propose une interprétation simultanée dans les 24 langues officielles. Néanmoins, beaucoup d’eurodéputé·es et encore plus de commissaires et de représentant·es des gouvernements et des États-membres choisissent de s’exprimer en anglais plutôt que dans leur langue, alors que cette langue est presque toujours une des langues officielles (en plus, lorsque cette langue n’est pas officielle, les personnes concernées évitent le plus souvent l’anglais pour utiliser une langue officielle de leur pays, voire d’un autre). Concernant l’emploi au sein des institutions UE, il est très difficile de se faire embaucher si on ne parle pas l’anglais à un très bon niveau (disqualifiant d’office 79 % des citoyen·nes), il faut alors parler couramment au moins 3 langues officielles (et pas n’importe lesquelles, 3 parmi les plus répandues). Ce qui n’est pas équitable et favorise l’existence d’une élite européenne capable de suivre de très bonnes études d’anglais ou de voyager dans des pays anglophones.
51 % des citoyen·nes sont aujourd’hui capables de suivre une conversation en anglais, avec des disparités selon les pays. C’est bien plus que pour n’importe quelle autre langue : 29 % pour l’allemand, 25 % pour le français et avec des disparités très importantes. Ci-dessous j’ai fait une carte (pardon, j’ai omis la Suède : 91%) :
Cela signifie que 49 % des citoyen·nes ne sont pas capables de suivre une conversation en anglais, c’est 5 points de moins qu’en 2012 mais cela reste une moitié de la population qui ne peut pas avoir accès directement à la majorité de la documentation UE.
Il est peut-être tentant de se dire qu’une seule langue suffirait pour que la population UE se comprenne sans effort, et que donc il suffit d’abandonner le coûteux multilinguisme et d’attendre que tout le monde parle l’anglais pour arriver à une situation de justice linguistique : « si demain on parle tous anglais, plus de discriminations sur le niveau d’anglais ». Mais une langue n’est pas qu’un outil de communication entre personnes, c’est le patrimoine d’un peuple et à ce titre un vecteur culturel important. Au delà du fait qu’il existera toujours une discrimination entre le locutorat natif d’une langue et le locutorat second, ne serait-ce que parce que le premier parle généralement quotidiennement la langue et le second occasionnellement, quand une population apprend massivement une seule langue étrangère elle devient le public-cible de ses publications. C’est la raison pour laquelle l’anglosphère est aussi influente en Europe : directement ou indirectement nous lisons leurs journaux, regardons leurs films etc.
Quelles alternatives avons-nous au tout-à-l’anglais ? Il y a bien sûr le multilinguisme évoqué plus haut, coûteux et hélas peu efficace. Même si les citoyen·nes apprennent de plus en plus d’autres langues, c’est toujours le locutorat anglophone qui croît le plus rapidement, principalement car c’est une matière obligatoire à l’école dans la plupart des États-membres (en France, il n’est pas obligatoire de présenter l’anglais au bac, mais il est une matière obligatoire pour plus de 99 % des collégien·nes, source) et ensuite car un bon niveau d’anglais garantie souvent une meilleure réussite professionnelle. Dans les deux cas il ne s’agit pas d’une fatalité mais d’un choix, qui trouve ses racines dans la guerre froide, choix qui tôt ou tard évoluera avec le temps, l’anglais n’a fait que remplacer le français qui avait remplacé le latin qui avait remplacé le grec (je simplifie à l’extrème).
Il existe quelques autres alternatives, comme le fait d’enseigner non pas les langues complètes mais seulement leurs morpho-syntaxes, afin que les élèves puissent comprendre plus facilement un plus grand nombre de langues au moyen d’un dictionnaire (cette alternative a quelques partisans, mais elle n’est pas adaptée pour l’oral), ou de se reposer sur des outils de traduction informatiques. Il est vrai qu’aujourd’hui les traductions automatiques sont de très bonne qualité, y compris pour des langues peu usitées, mais une machine de traduction devra toujours attendre au moins la fin de la phrase avant d’en produire une traduction, ne serait-ce que dû au fait que l’ordre des mots change selon les langues. En outre, il y aura toujours une distinction entre les personnes qui dépendent de ces outils pour se comprendre et ceux qui peuvent se comprendre sans.
Une autre alternative populaire au tout-à-l’anglais est l’usage d’une langue neutre (c’est-à-dire une langue n’appartenant à aucune nation, qui serait donc incapable de prendre le pas sur les autres et resterait une langue seconde commune). Certains pensent très sérieusement au latin, dont il existe une forme contemporaine, mais pour moi cette langue n’est pas assez neutre, étant la langue d’un État (Rome n’existe plus depuis un bail, mais le latin est resté une langue étatique longtemps après) et surtout la langue liturgique des catholiques (même si le latin ecclésiastique n’est pas exactement le latin contemporain, cela reste du latin). Ensuite, et surtout, le latin étant difficile à apprendre il y aurait toujours, comme pour l’anglais, une élite avantagée pour maîtriser la langue commune.
Pour moi, la langue commune doit être une langue conçue dans le but d’être une langue commune, donc une langue construite. C’est également l’avis de François Grin, économiste des langues qui publia en 2005 un rapport dont le chapitre 6 étudie 3 scénarios pour l’avenir de la politique linguistique UE. Le premier : 1 langue nationale est utilisée comme langue commune, c’est de fait le scénario dans lequel nous vivons avec l’anglais (mais si c’était une autre langue cela reviendrait au même), et c’est le pire scénario selon Grin car, en plus de ce que j’ai déjà écrit plus haut, il crée une dépendance des pays ne parlant pas la langue envers les pays la parlant. Grin estimait que la dominance de sa langue au sein de l’UE rapportait au Royaume-Uni 18 milliards par an, principalement car il n’a pas besoin de former sa population à l’anglais ou d’embaucher des interprètes, au contraire ce sont les autres qui le payent pour ça. Le deuxième : on choisit 3 langues (vraisemblablement ce seraient l’anglais, l’allemand et le français) et tout le monde les apprend. Déjà un peu plus équitable mais les pays parlant ces 3 langues seraient avantagés par rapport aux autres, et surtout il demanderait un effort constant pour éviter qu’une des langues ne finissent par supplanter les deux autres. Le troisième : on apprend tous une langue construite, c’est le meilleur scénario selon Grin car le plus équitable et le plus rentable à la fois, permettant de réaliser une économie globale de 25 milliards.
Umberto Eco, philosophe (entre beaucoup d’autres choses), arrive à la même conclusion avec un raisonnement légèrement différent (cf son livre La recherche de la langue parfaite) : pour que chaque langue de l’UE soit présente équitablement dans l’espace publique, il faut favoriser la traduction. Or, dans le monde de la traduction il y a toujours une langue dominante, pour éviter que cela n’avantage une langue nationale au détriment des autres, il faut utiliser une langue construite. En outre, ces langues étant créées pour être des langues secondes, elles sont particulièrement transparentes à la traduction.
Grin, Eco et moi-même nous accordons à penser que n’importe quelle langue construite conviendrait, du moment que celle-ci est simple à apprendre, et que l’UE pourrait même théoriquement se construire sa propre langue. Mais, tous les trois, nous pensons aussi qu’il existe déjà une langue construite fonctionnelle, avec une communauté importante et suffisamment de ressources pour pouvoir l’enseigner : l’espéranto.
L’espéranto fut créé en 1887 par Ludwig-Lejzer Zamenhof, qui souhaitait que sa langue deviennent la langue seconde commune de l’humanité, dans une perspective pacifiste et internationaliste. En espéranto 1 lettre = 1 son, bien que les allophones soient tolérés, l’ordre des mots est libre, le vocabulaire est ouvert (on peut créer des mots librement, mais jamais en supprimer), la grammaire transparente (tous les substantifs finissent en O, tous les adjectifs en A etc.) et la morphologie agglutinante : on peut librement combiner des racines et des affixes pour former des mots au sens complexe, par exemple avec bird/ (oiseau), tim/ (peur), -ig (causatif), -il (outil) on peut former birdtimigilo (substantif désignant un outil provoquant la peur chez l’oiseau, un épouvantail).
La grammaire est réduite à 16 règles, le reste étant régi par l’usage, lequel reste bien plus simple que celui des langues ethniques (ma grammaire descriptive du français est longue de 2333 pages, et ma grammaire descriptive de l’espéranto en fait 693). Ces caractéristiques en font, comme le souligne Eco, une langue transparente à la traduction puisqu’un mot ou une expression dans une langue-source peut aisément être rendue par un agglutinat ad hoc en espéranto dont la définition sera lisible dans le mot même. Le temps d’apprentissage de l’espéranto pour un francophone jusqu’à « un niveau satisfaisant » est estimé à environ 150h (à comparer avec 1500h pour l’anglais, 2000h pour l’allemand, 1000h pour l’italien). De plus, apprendre une langue aide à en apprendre une autre, c’est ce que l’on appelle l’effet propédeutique des langues (c’est la raison pour laquelle on aurait tord de supprimer les LV2 : un élève suivant 5h de cours d’anglais par semaine sera moins bon en anglais qu’un autre suivant 3h d’anglais et 2h d’espagnol par semaine source) et, puisque l’espéranto s’apprend bien plus rapidement que n’importe quelle langue ethnique, il suffirait d’enseigner l’espéranto pendant quelques années au début de la scolarité pour faire monter le niveau général en langue étrangère. Cela fut montré par l’expérience de Paderborn, qui malheureusement n’est pas corroborée par d’autres études et qui comparait le niveau d’anglais de deux classes de germanophones, la première apprenant l’anglais pendant 5 ans, la seconde l’espéranto pendant 2 ans puis l’anglais pendant 3 ans. Si la première avait appris, disons, le latin pendant 2 ans puis l’anglais pendant 3 ans, l’expérience nous aurait permis de comparer l’effet propédeutique de l’espéranto avec celui d’une autre langue. Quoiqu’il en soit, il existe déjà un projet de mise en pratique d’une méthode allant dans ce sens : accélérateur de multilinguisme, financé par Erasmus+.
Je pense que le PP devrait soutenir le multilinguisme au sein de l’espace UE, lutter contre l’hégémonie d’une seule langue nationale et, à cette fin, promouvoir l’enseignement de l’espéranto dans les écoles françaises ainsi que son usage à l’international.
