"Autocensure" des professeurs d'histoire-géo-EMC et liberté d'expression à l'école

Les récents hommages rendus à Samuel Paty, en particulier dans les écoles, ont ressuscité des débats sur une certaine « autocensure » des professeurs sur les faits religieux. Débats alimentés notamment par des sondages, comme celui de la Fondation Jean Jaurès, où l’on apprend que la moitié des professeurs se serait déjà au moins une fois « autocensuré » sur les questions religieuses.

Dans un récent débat sur discord, certains pirates se sont offusqués qu’on puisse critiquer ce sondage, notamment dans le choix du terme « autocensure », et surtout qu’on puisse aller jusqu’à justifier une certaine « autocensure » de la part des enseignants devant les élèves. Il commentaient notamment des déclaration du député LFI Alexis Corbières, dans l’émission politique « Ca vous regarde » sur LCI.

Ça vous regarde - Samuel Paty : un an après, qu’est ce qui a changé ? (lcp.fr)

J’étais très déçu de voir que ces pirates ne cherchaient pas à comprendre le point de vue défendu, préférant y voir une attitude purement clientéliste, politicienne. Très peiné également de voir qu’ils ne semblaient tenir aucun compte de mes remarques sur le métier d’enseignant, qui pouvaient éclairer ce point de vue.

Les discussions tournant en rond, et à la suite de la suggestion d’@Eban, j’avais annoncé vouloir exposer plus clairement ce point de vue sur discourse. Et en profiter aussi pour rappeler quelques textes, principes, et réalités concrètes du métier d’enseignant, que j’exerce en tant que professeur d’histoire-géographie-EMC en collège. Enfin, c’est l’occasion de donner un point de vue général sur la liberté d’expression et la laïcité dans l’enseignement, qui soit cohérent avec les principes des Pirates.


« Autocensure » ?

« L’autocensure », c’est une censure qu’on exerce sur soi-même.

La « censure », c’est une une limitation arbitraire de la liberté d’expression.

Or, la liberté d’expression du professeur est nécessairement limitée.

Je ne peux pas, dans l’exercice de mes fonctions, exprimer librement mes opinions. Car cela contreviendrait au principe de neutralité de l’Etat ; et donc, au principe de laïcité, surtout si cela devait concerner la religion. J’exerce donc, d’une certaine manière, tous les jours, une certaine « autocensure ».

Et je ne peux pas non plus, dans l’exercice de mes fonctions, diffuser toutes les informations que je voudrais…. Etonnant ? Scandaleux ? Pas tant que ça.

Car l’enseignant est d’abord là pour enseigner. C’est-à-dire, transmettre des savoirs, des savoirs-faire, des savoirs-être à tous les élèves. Pour ça, il met en œuvre les programmes de la manière la plus efficace possible, en tenant compte des élèves qu’il a en face de lui (et accessoirement, du temps dont on dispose pour cela).

Ces bases du métier de professeur sont rappelées dans le « référentiel de compétence ». Et ces bases contiennent en elles-mêmes de bonnes raisons de vouloir, raisonnablement, « s’autocensurer ».

« porteurs de savoir et d’une culture commune », « Maîtriser les savoirs disiplinaires et leur didactique ».

Ca a l’air évident, mais la conséquence est importante : le professeur doit savoir de quoi il parle. Le citoyen lambda a bien le droit de faire autant d’erreurs factuelles qu’il veut, et passer pour un ignare, c’est légalement permis. Pas pour les professeurs.

Or, les programmes d’histoire-géographie demandent de maîtriser un très grand nombre de thématiques différentes (de la préhistoire au temps présent, de la France métropolitaine aux enjeux internationaux).

Programme-cycle3-HG.pdf (1,7 Mo)
programme-cycle-4-HG.pdf (2,2 Mo)

Dans le même temps, pour chacune des thématiques, les programmes sont peu détaillés (et même de moins en moins). Ils donnent des grandes lignes, une certaine logique d’ensemble, éventuellement des études de cas. Mais pas de connaissances ou documents précis. Des « ressources académiques » existent bien sûr, qui donnent de nombreuses indications ; mais ils n’ont pas de caractère contraignant, et ne donnent aucun cours « clef en main ». Le professeur est libre d’appliquer le programme comme il l’entend : c’est la « liberté pédagogique ».

Cette liberté implique la responsabilité. Le professeur doit répondre de son enseignement. D’abord devant ses supérieurs (les inspecteurs), mais aussi devant les élèves. Il n’y a rien de scandaleux à ce que des élèves demandent pourquoi on apprend tout ça, et mettent en avant ce qu’ils croient savoir. Tant mieux si le cours les touche, les interpelle ! Tant mieux s’ils veulent savoir « comment le prof sait ce qu’il sait » ! C’est seulement un problème s’ils empêchent totalement de parler d’un sujet, ce qui serait une « censure » au sens très fort et très strict.

Mais même dans le cas de questionnements très bienveillant des élèves, le professeur peut se sentir mis en difficulté, parce qu’il voit bien qu’il doit être encore plus exigeant que d’habitude, et être certain de ce qu’il affirme, pour ne pas perdre son autorité de « porteur de savoir ». Et donc, un professeur peut tout à fait être amené à limiter son enseignement à ce qu’il pense matrîser suffisamment, même s’il aurait bien voulu en dire davantage. C’est une forme d’autocensure, mais qui n’a rien de scandaleux, qui tient juste aux difficultés du métier.

Par exemple, personnellement, quand j’enseigne les débuts de l’Islam (5e), j’aimerais pouvoir présenter et laisser manipuler un exemplaire du Coran, pour insister sur tous les enjeux historiques qu’on doit aborder : contexte de son écriture, nouvel écriture commune, affirmation d’un nouveau monothéisme dans une région de forte diversité religieuse, … Mais la première chose qui m’empêche de le faire, c’est simplement que j’ai une connaissance très imparfaite de l’ouvrage ! Et je n’aimerais pas que les élèves me questionnent sur des aspects que je ne saurais pas expliquer, alors que c’est moi qui tend la perche. Donc je préfère ne pas leur présenter tout ça comme ça. C’est une forme d’autocensure, par prudence. Alors même que je trouverais très pertinent de présenter ce document comme ça pour illustrer mon cours. Mais ce n’est pas grave, ce n’est pas nécessaire pour enseigner le cours correctement. C’est notamment dans cette optique-là qu’on peut comprendre l’intervention du député Corbières dans l’émission, quand il parle des élèves qui peuvent parfois être plus experts (ou se sentir plus experts) que le professeur sur ce genre de sujets complexes. Et qui peuvent donc être tentés de limiter leur expression sur ces sujets.

Et encore, même s’il est certain de ce qu’il raconte, le professeur doit…


« Construire, mettre en œuvre et animer des situations d’enseignements et d’apprentissage prenant en compte la diversité des élèves » « Evaluer les progrès et les acquisitions des élèves »

Bref, le professeur tient compte des élèves, pour les faire progresser au mieux. Or, dans le débat public, et dans les échanges que j’ai eues, j’ai l’impression que « tenir compte des élèves » est devenu en soi un scandale, un renoncement. Comme s’il ne fallait tenir aucun compte de la sensibilité des élèves, et dérouler son cours pur et parfait coûte que coûte.

Pourtant, même un cours « pur et parfait » peut être un flop total avec les élèves. Parce qu’ils n’accrochent pas. Ou alors, parce qu’ils sont braqués tout de suite par un aspect du sujet. Ou parce qu’ils n’avaient pas tous la maturité prévue pour bien comprendre les enjeux. Et dans ce cas, ce n’est pas scandaleux de trouver d’autres manières d’arriver au même résultat, d’atteindre les mêmes objectifs, de s’adapter aux élèves. A l’inverse, ce serait une erreur de s’accrocher à un cours-type, même s’il a très bien marché par le passé… alors qu’il ne marche plus autant aujourd’hui.

Par exemple, quand j’enseigne la liberté d’expression, j’aime présenter une couverture de Charlie Hebdo au titre clair et net : « Aux chiottes toutes les religions ! ». C’est un document quasi-parfait pour aborder la distinction entre « critique des religions » et « haine des individus ». Si je sens les élèves réceptifs, je peux très bien l’utiliser en accroche, voir en évaluation. Si je les sens moins à l’aise, je l’amènerai après d’avantage de mise en contexte, et je la metterai peut-être moins en avant. Voir même, si ça ne parle pas du tout, je renoncerai à leur présenter ce doc, et j’en chercherai un autre. J’ai restreint mon enseignement par crainte des réactions d’élèves. « Autocensure » peut-être, mais ce n’est pas scandaleux.

De même, ce n’est pas scandaleux de dire que les caricatures d’un prophète à poil ne sont pas toujours une manière efficace d’accrocher les élèves sur la question de la liberté d’expression, parce qu’elles peuvent braquer certains élèves, pour des raisons de religion ou de simple pudeur. Et donc, quand une journaliste propose dans l’émission de mettre des caricatures dans les manuels, ce n’est pas une connerie de préciser qu’il faut veiller à l’adéquation avec la maturité et la sensibilité des élèves. Et d’une manière générale, ce n’est pas une connerie de préciser qu’il faut adapter son cours à l’âge des élèves (en 6e, j’aurais pas vraiment capté qu’on me montre un prophète à poil…).

De même, ce n’est pas scandaleux de dire que, dans des milieux où l’homophobie est répandue, on ne va pas forcément aborder de front les amours homosexuelles des écrivains ; voir même, je ne serais pas choqué qu’un enseignant de français « s’autocensure » et renonce finalement à en parler, s’il pense que les élèves ne seront pas réceptifs, s’il y a d’autres manières d’atteindre les mêmes objectifs du cours de français, et s’il a de bonnes raisons de penser que l’enjeu sera mieux traité à d’autres occasions, ou dans des matières plus directement liées (éducation civique, science).

Parce que bon, depuis le début, je parlais surtout des professeurs d’histoire ; mais je ne parle même pas des professeurs des autres matières, qui ont encore moins de raisons d’être au point et très à l’aise sur des enjeux liés à la laïcité. Et qui ont donc autant plus de raisons de « s’autocensurer ». Mais j’espère avoir montré que ce ne serait pas un problème, tant que le programme est enseigné.


En définitive, ce que je défends me semble en adéquation avec les valeurs des Pirates :

  • I. « Les Pirates sont libres ». Et notamment, « ils assument la responsabilité qu’induit la liberté ». Donc, dans le cas du professeur, il est évidemment responsable de ses enseignements, condition de sa liberté pédagogique.
  • III. « Les Pirates ont l’esprit critique »… notamment en matière d’éducation. Avec humilité et respect pour les professeurs et leurs compétences, ce n’est pas interdit de questionner les démarches didactiques et pédagogiques pratiquées à l’école.
  • VII / XIII. « Les Pirates sont cosmopolites et hétéroclites ». Donc, il faut tenir compte de la diversité des élèves, de leur milieu, pour mieux les amener vers la connaissance. Parce qu’à la fin…
  • V. « Les Pirates sont avides de connaissance », évidemment. Et pour amener tout le monde à cet état d’esprit, éveiller la curiosité, ça se fait pas toujours à coup de bélier.

J’espère avoir été aussi efficace que possible pour présenter mon point de vue. Il y aurait certainement plus à dire, mais j’ai déjà beaucoup dit. Merci donc d’avance pour vos questions, remarques, suggestions, critiques.

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Merci Antoine d’avoir clairement exposé les principes fondamentaux de la pédagogie, et de l’autocensure qui peut s’y appliquer, sous le prisme de ton expérience. Ayant été enseignant en informatique à l’université, je peux dire que les problématiques et approches de pédagogie y sont très différentes, cependant j’y retrouve dans une certaine mesure le principe d’adapter son discours et le contenu de son discours à son public.

Je te rejoins qu’il y a sur discord des discussions qui se font trop à chaud, sans que les gens prennent assez de recul par rapport à ce qu’ils écrivent, et c’est tout l’intérêt de faire basculer un débat sur Discourse comme tu viens de le faire. J’ai aussi eu des échanges où certains Pirates avaient des opinions tranchées et qui ne cherchaient pas à comprendre des points de vue divergents, sans tenir compte de l’expérience que leurs interlocuteurs peuvent avoir sur le sujet débattu (sans toutefois tomber dans le piège abject de l’argument d’autorité), et ces comportements ne semblaient pas aller dans le sens du Code des Pirates. Cela confirme que le Parti Pirate est avant tout une aventure humaine, avec ses forces et ses biais, et il me semble évident que nous avons tous quelque chose à apporter à cette aventure, avec nos différences.

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